Choix Goncourt de la Géorgie
Le Choix Goncourt de la Géorgie 2024 pour le roman de
Kamel Daoud, Houris.
En 2019, la Géorgie a eu l’honneur de rejoindre la liste des pays qui participent au Choix Goncourt à l’étranger.
Depuis, le Choix Goncourt de la Géorgie porte sur la troisième sélection du Prix Goncourt, établie par l’Académie Goncourt.
Il est réalisé par des étudiants, des lycéens ainsi que des jeunes lecteurs de la médiathèque de l’Institut Français de Géorgie.
Les six éditions du Choix Goncourt de la Géorgie ont été organisées par l’Institut Français de Géorgie et l’Université d’État Ilia, avec le soutien de l’Ambassade de France en Géorgie et de l’Agence Universitaire de la Francophonie.
Cette année, les étudiants de trois universités, l’Université d’État Ilia, l’Université d’État Ivané Javakhishvili de Tbilissi et l’Université d’Etat Akaki Tsérétéli de Koutaissi, et les lecteurs de la médiathèque de l'Institut français de Géorgie ont participé à la sélection de la sixième édition. Ils ont fait un choix parmi les quatre romans sélectionnés par l’Académie Goncourt au troisième tour :
- Kamel Daoud, Houris, Gallimard, 2024 (Prix Goncourt 2024)
- Gaël Faye, Jacaranda, Grasset, 2024
- Hélène Gaudy, Archipels, Éditions de l’Olivier, 2024
- Sandrine Collette, Madelaine avant l’aube, JC Lattès, 2024


Les étudiants de trois universités géorgiennes et les jeunes lecteurs de la médiathèque de l’Institut français de Géorgie ont lu les quatre romans, ont délibéré au sein du jury de leur établissement respectif pour faire leur choix et ont délégué l'un de leurs représentants au jury général qui s’est réuni le 15 octobre 2025. La délibération a duré une heure, chacun des représentants défendant le choix fait au sein du jury de son établissement.
À l’issue de la délibération, un consensus a été obtenu pour attribuer le Prix Goncourt Choix de la Géorgie 2024 au roman de Kamel Daoud, Houris.


Entre parole et silence : Houris de Kamel Daoud
Houris n’est pas un roman à perspective unique. Il ne se limite pas à raconter une histoire de guerre ou de violence ; il explore plusieurs dimensions à la fois : le traumatisme individuel et collectif, le silence imposé et la mémoire blessée, la condition des femmes et la brutalité de l’histoire. C’est ce qui rend ce livre précieux : sa capacité à mêler profondeur historique, réflexion sociale et portée humaine. À travers le regard profond et sensible d’Aube, Kamel Daoud transforme une réalité tragique en une expérience littéraire universelle, qui invite le lecteur à ressentir, comprendre et réfléchir. Ce mélange de beauté formelle, de courage narratif et de puissance émotionnelle fait de Houris une œuvre incontournable de la littérature contemporaine.
Mi-homme, mi-femme, mi-morte, mi-vivante, mi-muette, mi-bavarde, mi-égorgée.
Dès les premières lignes, cette description glace le sang. Ce petit préfixe mi - dit tout : il divise et unit à la fois, crée des êtres incertains, des visages doubles, des vérités incomplètes. Grammaticalement simple, il ouvre pourtant un monde entier : celui du silence imposé, du cri muet, de la mémoire blessée.
Mi - exprime la fracture, mais aussi l’équilibre fragile entre deux extrêmes. Il n’affirme pas, il hésite. Il ne tranche pas, il tremble. Dans ce tremblement se dévoilent la tragédie, la douleur et la peur. Il y a les massacres, les disparitions, la mémoire brisée, la gorge tranchée, les voix étouffées.
C’est dans cet entre-deux qu’Aube, le personnage principal de Kamel Daoud, évolue. Ou plutôt, c’est à travers son monologue que le roman trace sa route : à la frontière du silence et de la parole, de la présence et de l’absence, à la limite du souvenir. Elle habite un espace suspendu entre la terre et le ciel, entre le salon et la mosquée, entre la vie et la mort.
Cet entre-deux reflète aussi celui de l’Algérie. Un pays qui tait ses massacres, qui porte ses cicatrices dans l’ombre et qui ne donne voix aux morts qu’à travers la langue intérieure. Les houris de Daoud ne sont pas des promesses de paradis, mais des présences de cendres et de lumière - mi-anges, mi-femmes, gardiennes du silence et de la mémoire.
À travers ce regard, le roman évoque la décennie noire : la guerre civile des années 1990, qui a fait environ deux cent mille morts. Si le conflit opposait principalement le gouvernement et son armée à des groupes islamistes fondamentalistes, ce sont surtout les civils qui ont payé le prix le plus lourd, souvent massacrés par des milices bien armées et impitoyables.
La route de cette mémoire reste inachevée. De nombreux auteurs des pires atrocités n’ont jamais été jugés, en grande partie à cause d’une politique controversée d’amnistie. La loi algérienne interdit par ailleurs de parler ou d’écrire librement sur ces massacres. Un extrait de cette loi, qui prévoit jusqu’à cinq ans de prison, sert d’épitaphe au roman Houris, soulignant la tension entre mémoire et silence imposé.
Sur cette route, Aube avance dans la douleur et le désespoir. Enceinte, elle envisage de tuer l’embryon, incapable de concevoir un futur dans un monde qui lui refuse ses droits. Sa voix muette ne se limite pas à sa blessure physique, à sa gorge tranchée : elle se déploie dans le présent, qui la place entre sacrifiée et sacrificateur. Elle s’interroge : « De quel côté me placerai-je le jour du jugement ? Serai-je rangée avec les bêtes sacrifiées ou avec les sacrificateurs humains ? Et lui, mon égorgeur, sera-t-il là ? »
Donc, Notre choix s’est porté sur Houris de Kamel Daoud, car ce roman explore avec une grande profondeur la douleur et le silence d’une Algérie marquée par la guerre civile. À travers le personnage d’Aube, mi-vivante, mi-morte, l’auteur met en lumière la fracture intérieure d’un être et celle, collective, d’un pays. Le préfixe mi - devient le symbole de cet entre-deux : entre parole et silence, mémoire et oubli. Ainsi, Houris dépasse la tragédie individuelle pour proposer une réflexion poétique, politique et humaine sur la souffrance, la culpabilité et la difficulté de transmettre la mémoire.